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  • jmcdpsy

Un Ricard, ça va ; deux, bonjour les dégâts

Cet article va en heurter plus d’un, j’en suis pleinement conscient ; il fallait bien que quelqu’un commence à sortir les pieds du plat de la bienséance, du politiquement correct et des impératifs des modes qu’on nous impose et qui nous aliènent tous (y compris ceux qui, avec plus ou moins de bonne foi, transportent la voix de leur maître).


Alors, allons-y sans autre préambule


Mathieu Ricard, fils d’un grand scientifique français et scientifique lui-même, décide un jour de tout laisser tomber et de partir au Tibet pour devenir moine tibétain. Chacun fait ce qu’il veut de sa vie, mais que personne ne prétende que le choix est neutre et conséquence des seuls conditionnants du présent de la décision : toute décision est le résultat d’un parcours de vie qui fait qu’un choix, pour un Sujet x ne pouvait pas être autre car il constitue comme l’aboutissement du chemin parcouru depuis la naissance jusqu’au point du choix.

Les bienfaits de la méditation ne sont plus à démontrer. Le fait que des penseurs de la dernière partie du siècle précédent décidassent de les inclure dans leur pratique thérapeutique en milieu hospitalier et, surtout, pour traiter la douleur et diminuer les souffrances des patients souffrant d’affections chroniques ou en phase terminale, a sans équivoque marqué d’une empreinte positive et destinée à influencer l’approche des malades (au-delà de la maladie) de la part des médecins et des équipes soignantes en général.


Cela étant dit, ces pionniers s’inspiraient d’un certain bouddhisme, le bouddhisme Zen en l’occurrence ; en aucun cas -sauf hippie à la retraite, nostalgique de ses virées soixante-huitardes- de la pratique spirituelle, méditative ou philosophique des adeptes du Dalaï Lama.


Ils n’aiment pas la psychanalyse


Aucun partisan de la liberté sous condition et des croyances « tombées » du ciel (que ce soit sous prétexte de scientisme ou de grâce divine, aucun partisan du détermine des « cela est comme ça, cela a toujours été comme cela et cela sera toujours comme cela ») n’aime la psychanalyse. Et pour cause : la liberté, la seule et l’unique liberté, à savoir celle d’un sujet conscient agissant en accord avec cette partie de lui-même que la plupart se refusent à affronter ou même à reconnaître, en pleine connaissance de cause liées tant aux limitations inhérentes à la condition humaine qu’aux risques d’errance que tout choix entraîne, n’est pas de nature -et ne l’a jamais été- à satisfaire les tenants de la non-évolution (pour « ouverts » ou « dialectiques » que puissent avancer leurs arguments, par ailleurs).


En parlant d’arguments, ceux de Mathieu Ricard -dont il se garde bien d’avancer une position personnelle tranchée- concernant la psychanalyse et qui se limite à des citations d’Anna Freud ou de Mélanie Klein sur une supposée détermination des pulsions sur le développement psychique, sont indignes d’un chercheur se disant scientifique. Indignes mais tout à fait explicables et me font penser à cet ami (qui ne l’était pas encore) lequel, lorsqu’il me fut présenté m’annonça tout de go un : « C’est toi le psychanalyste ? Conneries ! Moi, je n’ai jamais voulu coucher avec ma mère… » qui me laissa entre pantois et hilare.

En effet, qu’il est doux de penser que l’on quitte son pays et sa culture, sa sexualité, sa famille, pour devenir moine tibétain, éloigné du monde, sans avoir à se poser des questions quant à son rapport à la famille, au nom du père et à la sexualité en général. Qu’il est doux -ou pervers- de se faire le porte-parole d’un homme se prétendant saint, adepte de structures patriarcales et moyenâgeuses, élitistes, toujours en quête -avec les armes d’une modernité qu’il a comprises comme étant un plus inévitable dans sa course à la reconnaissance- du nerf de la guerre qu’est l’argent.


L’argent n’a pas d’odeur


C’est bien connu, l’argent n’a pas d’odeur. Demandez-le à Freud qui vous enverra chier (sauf le respect !).


Quel hasard tout à fait étonnant, n’est-ce pas, que ces études n’étudient pas tellement la méditation Zen mais axent bien plutôt l’immense majorité de leurs travaux sur les moines du Tibet. Quel hasard magnifique que science et foi se rencontrent en un seul individu (non asiatique qui plus est) destiné à devenir le porte-étendard des valeurs d’une société archaïque, inégalitaire, féodale et condamnant les femmes à des rôles plus qu’indignes… Quel curieux hasard que tout cela soit financé par de grandes universités américaines, par ailleurs, dépendantes des firmes pharmaceutiques tentant de la sorte -et de manière tout à fait perverse- tout autant de se donner bonne conscience que de se préparer un avenir par ailleurs bouché à moyen terme dans cette approche duelle et mécaniciste de la médecine traditionnelle contemporaine. Quel hasard que cette avalanche de livres traduit dans des dizaines de langues et ces milliers d’heures de conférences, d’interviews et de débats dans les médias les plus courus de la planète. Quel hasard que tout cela survienne au moment où, après la chute du mur de Berlin, les intégrismes de tous poils occupent le devant de la scène médiatique et font l’opinion (comblant par là le manque à être généré par des société sans idéal, sans avenir, faites de précarité et de jouissance individualiste à tout crin). Quel hasard donc que soit mise en avant une vision du monde et de l’être humain qui -même si elle ne l’affirme pas en toutes lettres- véhicule l’idée que chacun peut arriver où il veut du simple fait de sa volonté exercée, « bien » exercée, et que, par voie de conséquence, nous « vivons toujours dans le meilleur des mondes possibles » car celui qui est dans la merde, peut vivre heureux dans la merde, l’esclave dans l’esclavage et la femme humiliée dans sa case sans fenêtres, il suffit de le vouloir très fort et d’y travailler dur pour ce faire; le bonheur serait à ce prix qui donc existerait bel et bien


Chacun en soi et les bœufs seront bien gardés


Que demande le peuple ? Eh bien, en voici deux couches ; et pour pas cher qui plus est : il ne faut rien payer si ce n’est la volonté, rien amener, si ce n’est un coussin et l’envie de suivre la voix du maître, aucun prérequis puisque face à « l’ouverture au monde » et à « la compassion » nous sommes tous égaux. Aussi facile à acquérir, avaler et digérer que la junk-food et les junk-shows dont on nous rebat les oreilles, cependant que de l’autre main on nous pousse vers les pentes de la culpabilité du « non saint », de la non sainteté de celui qui se révolte, se questionne sur le réel du monde, développe et dévoile sa sexualité, fume ou boit, pire, exige le respect quels que soient son sexe, sa foi, ses origines culturelles ou sociales, son désir -le vrai, celui qui ne peut advenir qu’avec la pleine conscience du soi, celle qui sous-entend, comme le martèle la psychanalyse, que Je est un autre, que Je n’est pas maître chez lui et que la recherche de vérités surnaturelles, cette « manière de ventriloquie transcendante » comme l’écrivait Michel Lancelot dans son livre « Le jeune lion dort avec ses dents », paru chez Albin Michel dans les années 70, se trouve absolument et définitivement du côté des œuvres de Freud dites de métapsychologie (Moïse et le monothéisme, Totem et Tabou, Psychologie collective et analyse du Moi, L’avenir d’une illusion, Malaise dans la culture).


En cette année où nous célébrons les 54 ans de Mai 68, nous pouvons dire que si bien l’enfer semble pavé de bonnes intentions: « Sous les pavés, le Moi ! ».


Et je terminerai par cette citation de Jacques Lacan : « Si vous avez compris, vous avez sûrement tort. » (1)


Jean-Pierre G. Lemoine


(1) «Si vous croyez avoir compris, vous avez sûrement tort. Vous verrez les difficultés que présente cette notion de l’inconscient, et je n’ai d’autre ambition que de vous les montrer. D’une part, l’inconscient est, comme je viens de le définir, quelque chose de négatif, d’idéalement inaccessible. D’autre part, c’est quelque chose de quasi réel. En fin, c’est quelque chose qui sera réalisé dans le symbolique ou, plus exactement, qui grâce au progrès symbolique dans l’analyse, aura été [/i]». Lacan, J., Le Séminaire. Livre I : Les écrits techniques de Freud (1975), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Editions du Seuil, Collection « Points essais », 1998, Op. cit. : 250 ; in : L’inconscient de Lacan et celui de Lévi-Strauss, Université Denis Diderot – Paris VII.

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