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DU BONHEUR AVANT TOUTE CHOSE ou l’injonction à la positive attitude


"Utilisez votre sourire pour changer le monde et ne laissez pas le monde changer votre sourire". "Avec un sourire, tout est plus facile". "Souriez à la vie et la vie vous sourira en retour".


Vous arrive-t-il d'utiliser ces phrases avec d'autres personnes ou avec vous-même ? Si votre réponse est oui, lisez la suite, car, comme beaucoup de gens, vous êtes peut-être tombé dans le piège de la quête au bonheur à tout prix.


Le piège du bonheur


Dans un contexte social où, depuis des décennies, on parie sur l'efficacité des messages positivistes si on les répète à haute voix en écoutant une cassette, en passant par des marques de merchandising bien connues avec des messages "motivationnels" prônant l'optimisme comme voie vers le bonheur et le succès, jusqu'à certains TED talks qui prétendent nous donner la formule du bonheur en quelques minutes, cela fait longtemps que nous sommes bombardés quotidiennement par une espèce d’injonction culpabilisante à l’optimisme et au sourire permanents, peu importent les difficultés du quotidien, peu importent les difficultés que nous traversons ; et, ainsi, petit à petit, insidieusement, le concept de bonheur comme devoir s'est enraciné dans la conscience collective.

Barbara Ehrenreich en parle de manière quelque peu ironique dans son livre "Smile or die", publié en angais, en 2009. "Souris ou meurs" est un essai qui tente de nous montrer comment la pensée positive, qui à l'origine était un mouvement philosophicoreligieux, s'est étendue à tous les domaines de notre vie : de la santé, les affaires et la finance, à la psychologie, bien sûr, où elle a fait surgir la déjà célèbre psychologie positive.


Optimisme et culpabilité


Peut-être vous demandez-vous ce que le bonheur à avoir avec la santé dans cette « philosophie ». Un exemple clair est illustré par l'auteur du livre lorsqu'elle y décrit sa propre expérience dans la lutte contre un cancer du sein. Après la biopsie, la chirurgie, la radiothérapie et la chimiothérapie, aux effets secondaires parfois difficiles à supporter, Barbara, comme beaucoup de personnes dans sa situation, alla chercher dans ses réseaux de soutien un espace où pouvoir partager son expérience, son inconfort et son incertitude. Mais elle se trouve rapidement dans l'impossibilité de partager les sentiments qu'elle éprouve face à ce processus, car elle se rend compte que, parmi les personnes auxquelles elle s'adresse, prévaut un discours d'optimisme forcé fondé sur la conviction que seule une attitude positive lui permettra d'affronter et de surmonter la maladie, tandis que les sentiments associés à la tristesse ou à la colère sont considérés comme des obstacles, voire des facteurs possibles qui pourraient conduire à un parcours de guérison négatif. Et nous parlons de convictions car, à ce jour, plusieurs études scientifiques ne s'accordent pas sur les résultats, et il est impossible de prouver qu'une humeur positive renforce notre système immunitaire.


C'est le discours du bonheur injonction : ce n'est que si vous êtes positif que vous deviendrez un "survivant". Et ne croyez pas que s'accrocher à ce genre de croyance soit au mieux inoffensif, car lorsque les choses tournent mal ou que le cancer résiste au traitement, Ehrenreich illustre un sentiment qui peut grandir à l'intérieur du patient : la culpabilité de ne pas être assez positif. Ainsi, une vision de "victim-blaming" est favorisée par l’environnement jusqu’à nous inonder.



Mais ce n'est pas tout. Dans une tentative de transformer la vulnérabilité en force, il existe des personnes qui considèrent le fait de souffrir d'un cancer comme un "cadeau", une opportunité de devenir une meilleure personne, ou un cadeau de la vie qui vous permettra de l'apprécier et d'en profiter davantage. Une façon de valoriser un processus, d'une dimension émotionnelle telle pour la personne qui le subit, qu'elle en devient quelque peu perverse.


Tout aussi perverse l’idée, presque l’obligation, qui fait qu'en pleine période de restructuration, de crise, de réduction des effectifs et de précarité de l'emploi dans de nombreux secteurs, on dise aux travailleurs que tout dépend d'eux, qu'ils sont responsables de leur situation et qu'un licenciement ou une baisse de salaire peut être une excellente occasion de travailler plus dur et de surmonter la négativité en produisant toujours plus d’efforts. Et il en va ainsi dans tous les domaines de l’existence : on culpabilise à tout va oubliant la phrase bien connue qu’eux-mêmes citent souvent et qui veut que du doigt du sage qui montre la lune, l’imbécile ne voit que le doigt. En l’occurrence, l’imbécile ici serait coach ou vendeur de best-sellers à l’eau de rose…


En recherchant les origines de ce type de pensée positive comme solution à la souffrance, l'auteur va les trouver dans les séminaires de motivation pour les chômeurs, dans les groupes qui suivent "l'approche positive de la perte de poids", sur les sites web pour trouver un partenaire, dans les centaines de livres de self-help ou de développement personnel, en français, qui donnent des conseils pour gagner de l'argent et réussir dans la vie, ou dans l'industrie du coaching.


Voyez-vous la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide ?


Si nous nous trouvions plus forts, en meilleure santé, plus heureux, plus performants ; s’il s’agissait simplement de suivre quelques instructions faciles ou de lire des bouquins lénifiants pour réussir dans la vie et accéder au bonheur, on pourrait se demander pourquoi de plus en plus d'anxiolytiques et d'antidépresseurs sont consommés chaque année dans le monde (et plus dans les pays où cette philosophie s’est le plus développée) ? Pourquoi tant de solitude, tant de sentiment de vide, tant d’égoïsme et de recherches de produits, de chirurgies ou de solutions de substitution au mal-être qui semble grandir de manière exponentielle depuis quelques années ?


Voir la bouteille toujours à moitié pleine et penser qu'en en restant là, notre vie ne peut qu’être meilleure à l'avenir constitue, certes, une manière optimiste de penser et de voir. Mais nous savons combien un trop d’optimisme peut amener à prendre de mauvaises décisions et combien analyser la réalité au départ d’une confiance excessive peut rapidement faire naître de faux espoirs. Être optimiste ne garantit en rien que nous parvenions à faire avancer les choses. En fait, visualiser constamment la réalisation de "quelque chose", en croyant que tout le monde peut y parvenir simplement en y mettant une pincée d’esprit et du concentré de volonté, peut nous plonger dans une quête obsessionnelle, axée sur la demande, qui peut nous laisser plus frustrés et plus coupables que jamais.


Il est clair que rester cloisonné à la souffrance n'est ni sain ni vertueux, mais ne perdons pas de vue que la pensée positive, curieusement et paradoxalement, charrie en arrière-plan une dose considérable d'anxiété : la personne fait un énorme effort pour bloquer les pensées ou les émotions indésirables, ou "négatives", tout en se promettant qu'en étant optimiste, elle déclenchera une série de solutions qui rendront tout meilleur ; ceci explique la célèbre phrase selon laquelle "une crise est une nouvelle opportunité". Ainsi, le courant d'optimisme, qui est né pour contester la philosophie de l'abnégation, du travail acharné et de l'auto-évaluation constante de ses actions, repose sur une insécurité terrifiante, écrit Barbara Ehrenreich dans l’essai cité plus haut.


La problématique se résume peut-être, tout simplement, à essayer de voir la bouteille telle qu'elle est, à moitié pleine. Se concentrer sur la satisfaction des besoins fondamentaux de manière prioritaire, savoir célébrer les succès et apprendre à faire face, au mieux des possibilités de chacun, aux échecs et aux difficultés. Parce que vivre implique de se battre contre des obstacles que, parfois, nous-mêmes et parfois la vie met sur notre chemin, et d'assumer le fait que nous n'allons pas tout contrôler, même si nous pouvons apprendre quand et où (jusqu’où) cela dépend de nous.


Vivre avec l'espoir et le désir d’améliorer sa vie signifie aussi être capable de faire de la place pour la douleur qui est inhérente à l’existence. Il ne s'agit donc pas de croire à des processus magiques qui se fondent sur la censure systématique des pensées ou des émotions, mais d'essayer d'apprendre à vivre au mieux malgré les difficultés et la douleur qu’implique d’être en vie (avec ce qui nous plaît comme avec ce qui nous fait souffrir) ; car il y a aussi des jours de merde et on peut le dire. C’est un fait. Ce sont les règles du jeu dans lequel nous sommes plongés dès la naissance, un jeu et des règles que nous n'avons ni inventés, ni choisis, pour difficile à reconnaître que cela puisse être pour le narcissisme.




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